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Portrait de Guilhem Divol, le vétérinaire qui a rendu la vue à un dragon

  • 29 juin
  • 4 min de lecture

Vendredi 5 juin. C’est l’effervescence au TouroParc, près de Lyon. Curu, le Dragon de Komodo du parc zoologique est transféré dans une clinique vétérinaire en région lyonnaise pour une opération de la cataracte réalisée par Guilhem Divol, vétérinaire à la clinique du Micocoulier dans le Var. Découvrez l’interview de Guilhem et la vidéo teaser !


Guilhem, peux-tu te présenter rapidement ?


Je suis praticien exclusif en ophtalmo depuis 5 ans à la clinique du Micocoulier, au Muy, dans le Var, ancien interne de Maisons Alfort, titulaire d'un CES d'ophtalmologie, d'un DU de microchirurgie et d'un DIU de surface oculaire. J'ai eu la chance de me former auprès de Marc Verneuil, aujourd'hui retraité, et titulaire d'un DESV en ophtalmologie, pendant plus de deux ans.







Guilhem, peux-tu nous présenter Curu et ce qui t’a amené à t’occuper de lui ?

Curu est un dragon de Komodo mâle de 13 ans, pensionnaire du TouroParc, près de Lyon. Il avait progressivement perdu la vue à cause d'une cataracte bilatérale. Fin février, je me suis rendu au parc avec ma consœur et amie Camille François, diplomate du collège européen en médecine zoologique spécialisée en herpétologie, pour l'examiner. Le diagnostic était sans appel : Curu présentait une cataracte bilatérale, cécitante, mûre à hypermûre. Heureusement, ses yeux répondaient encore bien à l'éblouissement, ce qui signifiait que ses rétines étaient encore capables de répondre à la lumière. Nous avons donc décidé d'opérer pour restaurer la transparence des milieux.


Pourquoi cette opération représentait-elle un défi particulier ?

D'abord parce que c'est une première nationale ! On n'avait jamais réalisé d'opération de la cataracte sur un dragon de Komodo en France. On n’a de trace que de 3 autres chirurgies dans le monde : deux aux Etats-Unis et une en Espagne. Mais au-delà de ça, c'est un animal qui pose des défis logistiques considérables. Curu pèse 50 kg, c'est un animal venimeux, dangereux, et surtout ectotherme : il dépend de la température ambiante pour assurer ses fonctions vitales. Le déplacer dans n'importe quelles conditions était hors de question.


Comment avez-vous résolu ce problème logistique ?

Nous avons pris la décision de déplacer le bloc opératoire plutôt que la patient ! La clinique de Belleville-en-Beaujolais, habituée à accueillir des animaux du zoo, a accepté de nous accueillir. Mais une opération de la cataracte nécessite deux équipements très spécifiques : un microscope opératoire et un appareil de phacoemulsification, qui permettent de fragmenter et d'évacuer les cristallins opaques. Nous avons eu la chance que deux acteurs majeurs de la santé animale et humaine répondent favorablement au projet : Bausch et Lomb, qui a fourni le phacoemulsificateur depuis Montpellier, et Zeiss, qui a descendu un microscope opératoire depuis l'Allemagne. Tout s'est réuni à Belleville-en-Beaujolais le 5 juin.


Comment s'est déroulée l'opération concrètement ?

Camille gérait l'anesthésie pendant que je m'occupais des yeux. Nous avons commencé par une série d'examens complémentaires : biomicroscopie, tonométrie, gonioscopie, échographie oculaire. Puis nous avons lancé la chirurgie : fixation du globe oculaire, incision calibrée à 2,2 mm, ouverture de la capsule antérieure du cristallin, nettoyage du noyau cristallinien, puis suture. La cornée était très fine et avait tendance à se déchirer, et le cristallin très collant, difficile à séparer de sa capsule. Mais la chirurgie s'est terminée sur une note très positive : les yeux étaient étanches et le fond d'œil visible, laissant même apercevoir le pecten, cette vascularisation caractéristique et singulière des rétines de reptiles.

Comment te sentais-tu avant et pendant l’intervention ?

Il y avait évidemment un peu de stress au départ. On se demande comment l'anesthésie va fonctionner sur un animal comme celui-là, si les gestes techniques vont être au rendez-vous… J'ai opéré des centaines de cataractes, mais là, on était clairement dans l'inconnu. Une fois que ça a commencé, je me suis tout de suite retrouvé dans ma bulle. Les gestes précis viennent quasi automatiquement. Il y a eu quelques petites difficultés, mais quelle chirurgie technique n’en a pas ? Et elles ont été gérées immédiatement.


Qu'est-ce que tu retiens surtout de cette aventure ?

La véritable réussite, c'est la capacité à faire équipe. Nous étions plusieurs vétérinaires venant d'horizons très différents — une collègue du nord de Paris, moi-même du Var — auxquels se sont ajoutés l’équipe de la clinique qui nous accueillait, les soignants du parc zoologique, des fournisseurs de matériel médical… Tout le monde s'est mobilisé pour ce dragon de Komodo. C'est fantastique. Ça répond à une responsabilité tacite que nous avons vis-à-vis des animaux, et plus particulièrement vis-à-vis des animaux sauvages captifs. Ils nous permettent la conservation, l’éducation, la pédagogie, ils élargissent nos horizons et participent à notre compréhension du vivant… Nous leur devons en retour la meilleure qualité de vie possible ! Je suis par ailleurs très fier d’avoir pu prendre part à une collaboration interdisciplinaire, dans un climat de confiance très apaisant. C’est un facteur essentiel du succès observé !


Et aujourd'hui, comment va Curu ?

Très bien ! Trois semaines après l'opération, il se déplace librement dans son parc. Le réveil s'était déjà très bien passé, et les soigneurs ont assuré les soins locaux avec une dextérité et un courage spectaculaires. L'inflammation et la douleur ont diminué progressivement, et Curu a retrouvé son autonomie. Nous sommes en contact quasi quotidien avec le parc, qui nous donne des nouvelles. Nous attendons avec impatience le prochain grand nourrissage, prévu d'ici une dizaine de jours, pour observer sa réaction. Et nous avons déjà d'autres projets en cours !

 

Rappelons qu'il n'existe que 6 dragons de Komodo en France, détenus par des parcs zoologiques, et environ 3 000 sur la planète, sauvages et captifs confondus. Espèce rare et en danger d'extinction, leur bien-être est une responsabilité collective.



Pour découvrir la vidéo complète de l’intervention, suivez notre série de l’été sur Facebook !

 
 
 

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